Entretien avec Cyril Dion, co-réalisateur du film documentaire "DEMAIN"

Présent au Laos dans le cadre d’une tournée régionale organisée par l’Agence française de développement (AFD), Cyril Dion a présenté le film documentaire DEMAIN dont il est le coréalisateur, à l’Institut français du Laos le 1er décembre 2016.

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Comment est né le partenariat entre le film « DEMAIN » et l’AFD ?

Je suis entré en contact avec l’AFD par Agoénergie, qui a porté le projet que nous sommes allés filmer à la Réunion. Nous leur avons présenté notre projet de film, qui allait potentiellement beaucoup voyager, qui devait parler d’un autre modèle de développement par rapport à ce qu’on peut qualifier de développent traditionnellement chez les organisations internationales. J’ai été agréablement surpris de voir les projets que l’AFD mène maintenant et d’observer qu’ il y avait eu un vrai changement de culture et une véritable volonté d’accompagner plus d’autonomie dans les pays et d’agir sur des sujets importants et notamment des sujets écologiques, agricoles. L’AFD a soutenu notre projet financièrement, mais j’étais aussi intéressé par le fait que le film allait pouvoir voyager dans des contrées ou on ne le vendrait pas, où il pourrait servir d’outil pour sensibiliser et mobiliser des gens. Voilà la perspective qu’on s’est donné ensemble quand on a conclu ce partenariat, avant le début du tournage, dans une confiance mutuelle.

Vous connaissiez donc déjà le projet de l’AFD à la Réunion ?

Je le connaissais, parce qu’en réalité nous avions filmé la partie sur l’agroénergie en décembre 2013. Ces images nous ont permis de faire le teaser de 2 minutes et qui a donné aux gens l’envie de participer à la campagne de crowd funding. Il s’agissait du premier séjour qu’on a fait sur le terrain, c’était le projet qu’on connaissait presque le mieux.
Au départ, j’étais intéressé par le projet d’Akuo à Bardzour, près de la prison du port. C’est à la fois une centrale photovoltaïque mais c’est aussi un projet de réinsertion des prisonniers, avec des serres où les prisonniers font du maraichage et du stockage. Le stockage est l’un des enjeux majeurs, il fallait évoquer le fait que, c’est bien de pouvoir produire de façon renouvelable, mais si on ne peut pas stocker, notamment les énergies intermittentes, on sera coincé.

JPEG Le film a été projeté pour la première fois à la COP21. Que pensez-vous de l’accord de Paris pour le climat, signé il y a près d’un an ?

Avec l’accord de Paris, la diplomatie française s’est emparée du sujet du changement climatique et en a fait un défi politique, quelque chose d’extrêmement fort. La France avait à cœur de relever ce défi-là, d’un point de vue politique et diplomatique, et pas seulement par rapport à la problématique climatique. La diplomatie française semble s’être largement acculturée à ça, et a vraiment pris conscience qu’il y avait quelque chose à faire. C’était extrêmement puissant de voir 195 pays reconnaissent le besoin de limiter le réchauffement à 1,5 - 2 degrés. Cependant, la grande difficulté de cet accord c’est qu’il est non contraignant, que pour l’instant les informations que nous avons des pays qui ont ratifié l’accord et qui ont communiqué leurs plans d’actions, on est à 3 degrés même un peu au-delà de 3 degrés. Il y a de fortes chances qu’on ne parvienne jamais à limiter à 2 degrés. Il y a donc vraiment urgence à ne pas se limiter à une satisfaction diplomatique mais à engager des actions. Et pour ça il ne faut pas compter uniquement sur les politiques, il faut vraiment que les populations se manifestent très fort je pense.

Comment avez-vous choisi les projets présentés dans le film ?

Je voulais que le film soit recevable par des gens qui n’y connaissent rien. Il fallait que les projets sélectionnés soient suffisamment crédibles, mis en œuvre depuis suffisamment longtemps, ayant fait leur preuve et ayant fait l’objet d’un certains nombres d’études sérieuses, avec des résultats chiffrés. C’était un premier critère.
Le deuxième critère c’était d’avoir des projets à plusieurs échelles et portés par différents types d’acteurs de la société, du citoyen lambda, par exemple Incroyable Comestibles, des projets qui viennent d’élus, comme à Copenhague ou San Francisco, d’autres qui viennent d’entrepreneurs comme Pocheco, des projets à l’échelle d’un Etat comme en Islande, à l’échelle d’un quartier comme les Incroyables Comestibles, des choses petites mais aussi des choses grandes : le Bec Hellouin c’est tout petit mais San Francisco c’est une très grosse agglomération. On voulait des personnages charismatiques et captivants, qui racontent une histoire à laquelle on puisse s’identifier.
Nous avons cherché l’harmonie entre ces différents critères. Il fallait que l’on comprenne que lorsqu’on s’intéresse à l’agriculture vient le problème de l’énergie, car l’agriculture industrielle d’aujourd’hui est complétement dépendante du pétrole. Lorsque l’on s’intéresse à l’énergie, on est obligé de s’intéresser au volet économique, parce qu’aujourd’hui la plupart des Etats ou des villes occidentales, déjà très endettés et pratiquant des politiques d’austérité, ne s’engagent pas dans la transition énergétique, jugée trop couteuse en investissements. Puis on se rend compte que l’économie a pris le pas sur la politique et la finance. Il y a donc un problème démocratique : il faudrait refonder notre modèle démocratique pour reprendre la main sur l’économie.
Et on voit que pour fonctionner, une vraie démocratie a besoin que les gens s’en emparent. Et pour cela, il faut que des choses soient mises en place dans le modèle éducatif par tous les canaux pour permettre aux gens de comprendre les enjeux pour lesquelles ils votent. Le film finit donc sur l’éducation. Aussi bien visuellement que dans la structure du film, on voulait de montrer que tout était lié.

Dans le cadre de la tournée régionale (Bangkok, Vientiane, Phnom Penh), avez-vous découvert des initiatives qui pourraient être valorisées ?

C’est un choix délibéré que nous avons fait d’aller vers des pays occidentaux. Parce que selon moi le modèle de développement qui a été vendu pendant des décennies a été vendu par l’Occident. Il y a une responsabilité très forte de l’Europe et des Etats-Unis de commencer à raconter une autre histoire. Et je pense qu’il y a que dans l’Union européenne qu’aujourd’hui, des pays peuvent assumer de penser un modèle de développement radicalement différent.
Mon but c’était que les Occidentaux puissent s’identifier aux gens dans le film et que les autres pays puissent les voir reprendre des vélos, recycler, faire des panneaux solaires. C’est avant tout une histoire, évidemment faussée puisque tous les Occidentaux ne font pas du vélo et ne recyclent pas tous non plus. C’est un film qui est ouvertement et délibérément subjectif, pour montrer comment ça pourrait être, pour donner un espèce de goût, une vision de l’avenir. Tout en sachant que déjà à l’époque et encore plus maintenant, qu’il y a énormément de projets dans plein de pays.

Au début du film, il est dit que « L’agriculture doit nous aider à vivre mieux et à survivre aux chocs »…

Ce qu’on dit au début du film, c’est que la plupart des études sur les civilisations qui se sont effondrées montrent que c’est souvent parce qu’il y a une rupture dans la chaine alimentaire. La plupart du temps à cause de dégradations écologiques tellement intenses que les écosystèmes s’effondrent et ne sont plus capables de produire suffisamment pour nourrir les gens. Notre première intention devrait être de nous demander : « Comment va-t-on être capable de nourrir l’humanité de demain ? ». Chaque région devrait se poser cette question. On parle beaucoup de résilience, la capacité d’encaisser des chocs et d’y survivre, d’avoir une forme d’autonomie alimentaire plus importante dans nos villes et régions, c’est un des premiers facteurs de résilience. Nous nous sommes donc intéressés à des initiatives qui, justement, pensaient l’agriculture comme un moyen de résilience. Et en même temps, l’agriculture réunit une multitude de sujets : cultures alimentaire et agricole, écologie, préservation et interaction avec un milieu, eau, biodiversité, emploi, économie, échanges, climat etc. Construire une agriculture qui marche c’est aussi construire une société qui marche. Pierre Rabhi y voit une façon de « reconstruire une société », il faut repartir de la base : comment on se nourrit. Et lui pense que l’agro-écologie peut être la base d’une reconfiguration de la société dans son ensemble. Donc une façon de vivre mieux en permettant aux paysans de vivre de leur métier, en ayant des aliments plus sains, plus savoureux, en se reconnectant à la nature.

Quels conseils donneriez-vous aux porteurs de projets au Laos pour donner de l’ampleur à leurs idées ?

Il faut partir des besoins concrets des gens, aujourd’hui, de là où ils en sont et leur permettre à eux d’avoir des idées, et essayer de comprendre ce qui rassemble les gens sur un territoire. On a beaucoup parlé dans le film avec Rob Hopkins sur le mouvement de la transition. Il nous disait qu’il y avait des endroits où ils essayaient de démarrer des transitions et ça ne marchait pas du tout. Ils se sont demandés : qu’est-ce qui rassemble des gens qui habitent une ville en Angleterre ? Ce n’est pas le changement climatique, c’est la bière. Ils ont donc monté un projet de brasserie, et tout le monde voulait y participer. Et à partir de ce projet, les gens se sont dits : « Pourquoi on ne relocaliserait pas les céréales ? Pourquoi ne pas reproduire chez nous, retrouver des savoirs faires réenraciner l’économie. » C’est ainsi qu’est venue l’idée des monnaies locales. Mais il faut partir de cette énergie là.
C’est toujours à partir de la réalité des gens et de leur conscience de la situation, de ce qui les révolte ou de ce qui les enthousiaste que l’on peut faire quelques chose. Il faut donc passer beaucoup de temps à écouter et partir de cela pour essayer d’arriver à autre chose.

Le film a rencontré un vaste succès et a été récompensé par le César du meilleur film documentaire 2016. Quel a été l’impact du film sur le terrain ?

Nous recevions tellement de messages qu’une nouvelle section a été ouverte sur le site web, appelée « Après-DEMAIN », où nous avons proposé aux gens de raconter leur projet. On y trouve de tout : des gens qui ont changé des choses simples dans leur vie de tous les jours, des gens qui ont monté des initiatives dans leur communes parfois avec leurs élus, des gens qui ont changé de jobs, des étudiants qui ont changé d’orientation et des entreprises qui ont mobilisé leurs salariés. On a sorti un livre et une nouvelle édition « DEMAIN et après » avec un chapitre où je raconte plein de choses que j’ai pu voir ou lire.
Certains initiatives sont nées de DEMAIN et d’autres sont nées après ; cad que des gens ont été encouragés par DEMAIN, ils avaient des idées mais n’osaient pas et qui là, voyant finalement l’élan qu’il y a avait, se sont lancés ; des initiatives qui existaient et qui ont profité du film pour s’élargir et augmenter le nombre de participants, c’est très variable.
Et ça a été comme ça en France, en Suisse, en Belgique et au Québec. En suisse un des plus gros responsables associatif genevois disait qu’en trente ans de mobilisation associative il n’avait jamais vu ça. En Belgique c’est pareil : plus de 10 villes en transition se sont montées depuis le film.

Dernière modification : 06/04/2017

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